Un château sans châtelain. Une bâtisse décatie sortie de l'Histoire. Avec des cheminées aveugles. Des parquets fêlés, grinçants. Des odeurs de salpêtre, de crasse, de graillon. On y rôde. On y crie. On y pleure. On y meurt. Personne n'habite ici. Il n'y a personne, ici. Il n'y a pas d'ici.
Dos voûté, ventre bombé, un petit homme au poil blanc dit à Paul, d'une voix syncopée : "Vous êtes le papa de Benjamin ? Il est gentil Benjamin." Une femme échevelée aux yeux électriques lui hurle dans l'oreille : "Vous aimez le gâteau au chocolat ? Vous aimez le gâteau au chocolat ? Vous aimez le gâteau au chocolat ?" Un beau jeune homme alangui lui prend la main, pour se plaindre : "J'en ai marre, ils m'envoient encore en croisade. Vous vous rendez compte, en croisade ! A notre époque ! Ils sont fous."
Benjamin s'approche d'un pas morne, les bras mous. Il hoche la tête en guise de bonjour à son père, puis tend les joues pour un baiser formel. Paul n'ose pas dire ce qu'on dit machinalement : "Ça va ?" Il ne dit rien. Benjamin ne dit rien. Ne dit jamais rien. Ne fait jamais rien.
Ils marchent dans le parc du château qui n'est pas un château. Paul shoote dans un marron. Passe à son voisin. Le voisin ne voit rien. Un autre marron, à toi ! Le voisin l'intercepte. Bravo ! Pâle sourire mort-né au visage lisse de Benjamin. Le match s'arrête là. Ils reprennent leur marche dans le parc pour aller nulle part. En silence.
A la pizzeria, le père parle pour deux. Que des questions fermées, oui, non. Benjamin répond d'un signe de tête, oui, non. Il mange sans faim. Paul boit sans soif. Trop. Ne parle plus. Finit la pizza de Benjamin, avec une crainte ridicule : que la folie soit contagieuse. Un virus aurait échappé à la science. Tout est physiologique, au fond. En tout cas, la folie est sale, la saleté de la vieillesse, une saleté de mort. Au château, Paul prend tout avec des pincettes.
Paul prend son fils avec des pincettes, quand il devrait le bercer.
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